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By Yann Moulier Boutang

Dans un livre imposant, tant par le quantity que par l’envergure des questions théoriques qui y sont traitées, Yann Moulier Boutang suggest une économie historique de l. a. structure du salariat. Les lecteurs y trouveront une histoire raisonnée du marché, de l. a. liberté, de l’État moderne et des politiques publiques à l’égard des pauvres ou des migrants. L’essor du capitalisme a été celui d’un contrat salarial qui s’est accommodé de modalités d’imposition propre au travail forcé. Face à ces contradictions, le livre go well with l. a. piste du contrôle de l. a. fuite des travailleurs – du serf au pauvre moderne – qui a déterminé los angeles naissance du monde du travail. Robert Castel, grand spécialiste de los angeles société salariale, esquisse et discute quelques facets de cet ouvrage.
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Il me faut faire un compte-rendu concis d’un grand livre. De l’esclavage au salariat de Yann Moulier Boutang n’est pas seulement un grand livre par le structure – 770 pages d’une écriture serrée, ce qui, soit dit entre parenthèses, n’en rend pas l. a. lecture facile. Mais cette lecture est absolument nécessaire pour au moins deux raisons. D’une half, le livre présente une documentation d’une richesse exceptionnelle sur les différentes formes d’organisation du travail qui ont précédé, et aussi qui ont pour une half coexisté avec le rapport salarial moderne. Le rapport contractuel de travail né dans le creuset de l. a. double révolution industrielle et politique du xviiie siècle européen est ainsi mis en point of view à l. a. fois dans le temps et dans l’espace. Le travail « libre », même en mettant avec Marx des guillemets à ce terme, représente une innovation dont l. a. spécificité doit se comprendre d’abord par sa différence avec les multiples modalités d’imposition du travail forcé qui avaient depuis toujours dominé l’organisation de l. a. creation à l’échelle de l. a. planète.
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C’est dire en même temps que cet ouvrage est bien autre selected qu’une somme érudite des connaissances disponibles sur le travail. Il suggest une théorie générale des rapports de travail et des rapports au travail, qui reconstruit l’articulation de leurs différentes configurations et l. a. logique de leurs variations. Il s’agit en fait de l’élaboration d’une économie historique du salariat qui marque los angeles position du salariat « libre », tel que nous le connaissons au sein de l. a. nébuleuse du travail dépendant. Le bénéfice par rapport aux interprétations habituelles de l’histoire du travail est considérable. Une telle ligne d’analyse rompt avec une belief téléologique, ou évolutionniste, selon laquelle le salariat moderne serait l. a. forme achevée de l’organisation du travail à partir de laquelle on pourrait lire les réalisations antérieures comme autant de modalités archaïques par rapport à notre modèle de l’emploi. Mais prenons un exemple. L’esclavage peut apparaître comme los angeles forme primitive et absolue du travail dépendant par laquelle l’appropriation du travail par le maître passe par l. a. propriété de los angeles personne du travailleur. Cependant, on assiste aux débuts de l’époque moderne à une véritable réinvention de l’esclavage fondé sur los angeles traite des Noirs en course des colonies d’Amérique. Le travail esclavagiste organisé dans les grandes plantations représente los angeles forme los angeles plus adéquate et los angeles plus rentable de l’organisation de los angeles creation in depth du sucre, du coton, du café. Ainsi l’économie de l. a. plantation, telle qu’elle se développe surtout aux xviie-xviiie siècles, et encore pour une half au xixe, surtout en Amérique, réalise une unité de construction capitaliste et moderne à mettre en rapport avec les concentrations industrielles qui s’implantent en Europe occidentale à l’époque. L’une et l’autre font partie de l’économie-monde. los angeles plantation de sucre ou de coton, comme l. a. fabrique de textiles, alimente le grand trade overseas, consolide l’accumulation du capital sur une base mondiale et conspire à imposer l’hégémonie du capitalisme le plus avancé. L’esclave noir dans l’économie de plantation et le prolétaire des premières concentrations industrielles apparaissent ainsi moins comme deux figures opposées, l’une archaïque et totalement asservie, l’autre moderne et libre, que comme deux forms de travailleurs assujettis œuvrant en synergie dans l. a. dynamique du développement du capitalisme moderne.
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En d’autres termes, on ne saurait seulement opposer le travail forcé et le travail « libre ». Outre que le salariat moderne comporte toujours une measurement de subordination, il existe en fait de multiples formes de travail contraint et de « salariat bridé » selon l’heureuse expression de Moulier Boutang : esclavage, servage (y compris le moment servage qui s’est réimposé en Europe à l’est de l’Elbe jusqu’à l. a. fin du xixe siècle), « engagement » dans les colonies anglaises et françaises, péonage, système des coolies en Asie, régime de l’apartheid en Afrique du Sud, and so on. – mais aussi dans l’Europe pré-industrielle, mise au travail forcé des pauvres, des vagabonds, des criminels, galères, déportations, manufactures royales, hôpitaux généraux… Yann Moulier Boutang ne se contente pas de marquer l. a. spécificité de ces formes de travail dépendant. Il reconstruit les logiques qui les constituent et représente autant de variantes autour d’un thème crucial qu’il est sans doute le premiere à avoir souligné avec une telle vigueur. Pour lui, l’économie historique du travail c’est aussi l’histoire de l. a. résistance des travailleurs aux contraintes qui les asservissent. Ce que Moulier Boutang appelle le « continent de l. a. fuite » c’est cette nébuleuse de tentatives souvent avortées et parfois tragiques pour échapper à l’emprise du travail dépendant : esclaves marrons, serfs en rupture, vagabonds condamnés à l’errance, prolétaires déracinés, immigrés en quête d’un éden lointain : los angeles défection (l’exit de Hirschman) est l’envers de l’encastrement du travail contraint, et l. a. mobilité de los angeles main-d’œuvre constitue le fil rouge, le plus souvent occulté, qui rend compte de l. a. naissance, de l’usure et du remplacement des différentes formes de structuration dominantes du travail. Par exemple, les guildes et jurandes médiévales se constituent à partir de l’exode des serfs vers les villes, les compagnons qui échappent aux rigidités corporatistes forment un most effective noyau de salariés « libres » mais réprimés, les prolétaires coupés de leurs attaches rurales fournissent l’essentiel de los angeles main-d’œuvre pour los angeles première industrialisation, les migrants internationaux alimentent aujourd’hui un marché secondaire du travail dans les will pay capitalistes avancés.
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Cette entrée inaugure une histoire du capitalisme à partir du « bas » et des acteurs qui n’entrent pas dans son hagiographie. Cette histoire n’avait jamais systématiquement été tentée, et Moulier Boutang en pose au moins les principes directeurs. Sa portée dépasse los angeles réhabilitation romantique de nouvelles catégories de damnés de los angeles terre. On comprend que le capitalisme n’est pas seulement une entreprise impitoyable d’extraction de los angeles plus-value. Il est aussi un jeu avec l. a. liberté qui produit à los angeles fois des effets pervers et des conséquences positives. Le contrôle de los angeles mobilité des travailleurs – sous différentes formes, de los angeles répression ouverte à l’élaboration de politiques sociales pour les fixer en passant par les exercices de séduction du paternalisme patronal – apparaît ainsi comme l. a. clé de voûte des stratégies qui ont permis le développement du capitalisme. l. a. possibilité de maîtriser l. a. liberté par l. a. contrainte, de conjurer los angeles fuite par l. a. reterritorialisation forcée ou négociée, de réguler los angeles mobilité en assignant les travailleurs à des tâches précises sont aussi nécessaires que l’accumulation des capitaux et l. a. circulate des richesses pour rendre compte de l. a. réussite du capitalisme. Mais ces exigences pourraient aussi rendre compte de sa vulnérabilité. Yann Moulier Boutang suggère que le talon d’Achille de toutes les formes d’organisation du travail imposées par les successifs maîtres du monde est cette possibilité d’échapper aux contraintes, de prendre los angeles tangente par l’indiscipline, l. a. révolte, los angeles fuite, le déplacement, l’immigration – autant de tentatives coûteuses et souvent écrasées, mais à travers lesquelles s’exprime une liberté des dépendants. L’histoire de ces défections et des recompositions auxquelles elles donnent lieu accompagne en sourdine l’histoire de los angeles merchandising du capitalisme à l’échelle mondiale. L’immense mérite de l’ouvrage de Yann Moulier Boutang est de tracer les principales lignes directrices de cette chronique enfouie, et sa leçon vaut à los angeles fois pour le passé, pour le présent et pour l’avenir.
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Car cette histoire n’est pas achevée. Au plus près de nous, los angeles société salariale implantée en Europe occidentale après l. a. Seconde Guerre mondiale avait promu un compromis relativement satisfaisant entre ces deux poussées antagonistes. Les contraintes du travail nées des exigences du marché avaient été relativement équilibrées par des procédures collectives de sécurisation des travailleurs (droit du travail, defense sociale). On sait que cet édifice qui a toujours été fragile apparaît aujourd’hui profondément ébranlé. l. a. « grande transformation » à laquelle nous assistons, c’est sans doute une remise en mobilité du monde du travail et une individualisation des tâches, des cursus professionnels, des trajectoires de vie. Cette nouvelle donne remet en query les anciennes régulations, et en particulier celles du rapport salarial classique. Il faut certes se garder de l. a. célébrer unilatéralement comme un affranchissement à l’égard des contraintes, motor vehicle l’absence de lois et de droits sert surtout les intérêts des dominants. Cependant, c’est aussi une probability donnée à l. a. mobilité, une ouverture vers l. a. liberté qui peut être un ambitious défi à relever pour éviter qu’elle ne conduise au naufrage de toutes les régulations du travail. •
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Robert Castel

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A partir du moment oü ces comportements ou valeurs sont vehicules par une collection y a matiere ä recherche. En economie, an ne peut mettre sur le compte de la psychologie (l'illusion monetaire par exemple), ou de la contrainte subie passivement, la propension migratoire qui touche regulierement entre 2 et 300 pour mille de la population. 66 DE LA POLITIQUE MIGRATOIRE Ä LA QUESTION DU CONTRÖLE DE LA MOBILITE concerne pas moins des millions d'individus ; et l'etroite correlation qui existe entre cette dimension « micro-economique » des phenomenes et l'intervention de nature macro-economique de l'Etat, et la production d'externalites en reponse ä des externalites 115 produites elles-memes par les comportement des agents.

KAYSER (1971), A. MARSHALL-GOLDSCHVARTZ (1973), S. CASTLES S. & G. KOSACK (1973), G. TAPINOS (1974), M. NIKOLINAKOS (1975), J-P. De GAUDEMAR (1976), Cl. MEILLASSOUX (1974), P. Ph. REY (1976), MERCIER C. (1977), F. BOURGUIGNON, G. GALLAIS-HOMONNO & B. FERNET (1977), J-Ph. WIDMER (1978), PIORE M. J. (1979), COURAULT B. (1980), PORTES A. & WALTON J. P. & G. , 1982), R. BOHNING(1984), R. ROGERS (1985), S. SASSEN (1988), J. SIMON 1989), L. TALHA (1989 et 1991), G. J. BORJAS (1990), M. TRIPIER (1991), HOLLIFIELD J.

HICKS, chap. 8 de sa Theorie de l'histoire gconomique (Ref. 1973), pp. 132 et suivantes. 21 Clerk KERR, « Labor Markets : their character and consequences » (1950) pp. 278291. 74 DE LA BOUTIQUE MIGRATOIRE Ä LA QUESTION DU CONTRÖLE DE LA MOBILITE connus. Le modele d'ajustement de tourt terme par le mecanisme du marche de Pemploi est contre-productif ainsi que retablissent la theorie des marches internes et la theorie keynesienne. Le marche de l'emploi n'est pas auto-regulateur, mais spontanement en desequilibre.

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